Plutôt que de publier des communiqués susceptibles d’influencer les attentes des investisseurs, la banque centrale américaine semble déterminée à laisser les marchés interpréter eux-mêmes les données économiques et évaluer les risques.
Au terme de deux jours de délibérations, la Réserve fédérale américaine (Fed) a maintenu mercredi son taux directeur inchangé, tout en laissant entendre qu’un nouveau resserrement monétaire restait envisageable si l’inflation persistait. Comme l’avaient anticipé les marchés, le Federal Open Market Committee (FOMC) a maintenu les taux dans une fourchette comprise entre 3,5 % et 3,75 %, marquant ainsi la cinquième réunion consécutive de statu quo.
Au cours du point presse, le président de la Fed, Kevin Warsh, a réaffirmé l’engagement de la banque centrale envers son objectif d’inflation. Il a souligné qu’il n’y avait pas de « d’objectif souple » à cet égard et que la banque centrale américaine restait déterminée à ramener l’inflation à son niveau cible.
« Pour certains ménages, entreprises et professionnels, ces cinq années d’inflation élevée ont laissé l’impression trompeuse et difficile à dissiper que l’objectif implicite de la Fed en matière d’inflation est supérieur à 2 % », a expliqué M. Warsh. « Je le répète : il n’y a pas d’objectif d’inflation souple. Il n’y a pas d’objectif implicite, du moins dans le cadre des responsabilités de ce comité. « Il n’y a qu’un seul objectif, et c’est 2 %. »
Dès ses premières déclarations publiques en tant que président de la Réserve fédérale, Kevin Warsh a insisté sur la priorité accordée au retour à la stabilité des prix. Tout en réaffirmant la volonté de l’institution de ramener l’inflation vers son objectif, il s’est abstenu de préciser les outils ou les approches qui seront privilégiés pour atteindre cet objectif.
Nos observations
La Fed a vu juste aujourd’hui
Il faut reconnaître que la Réserve fédérale fonctionne de manière très différente sous la direction de Kevin Warsh par rapport à celle de Jerome Powell. Plutôt que de donner des orientations susceptibles d’influencer les attentes des investisseurs, M. Warsh semble déterminé à laisser les marchés interpréter les données économiques et évaluer les risques de manière indépendante. Ses commentaires et ses réactions lors de la séance de questions-réponses ont confirmé cette philosophie. Il a clairement indiqué qu’il ne souhaitait pas interférer avec les signaux du marché ni encourager la spéculation sur les futures décisions de politique monétaire. Il a plutôt souligné qu’entre aujourd’hui et la réunion de Jackson Hole, la Fed s’appuiera largement sur les travaux de ses différents groupes de travail, se disant confiant dans l’expertise et la qualité des personnes impliquées. Nous n’avons toutefois pas obtenu beaucoup plus d’informations sur les indicateurs particuliers que lui et ses collègues surveillent.
À notre avis, la Fed a pris la bonne décision. Une récente étude de la Réserve fédérale de San Francisco suggère que la récente reflation observée aux États-Unis ne résulte pas d’une demande excessive. Les catégories définies comme étant tirées par la demande affichent une tendance à la baisse de l’inflation depuis le mois d’août dernier. Les pressions inflationnistes sont en réalité largement liées à des facteurs liés à l’offre et à d’autres éléments qu’il est difficile de classer comme relevant soit de la demande, soit de l’offre. De même, une grande partie de l’inflation actuelle semble être de nature non cyclique plutôt que cyclique. L’inflation non conjoncturelle ne peut pas être maîtrisée à l’aide d’un instrument cyclique tel que le taux d’intérêt.
Les dernières données sur l’inflation viennent également étayer notre scénario de base. Les mesures de l’inflation sous-jacente ont été relativement modérées aux États-Unis, tout en restant plus élevées au Canada. Alors que nous entamons le troisième trimestre, l’inflation mesurée par l’indice des prix à la consommation (IPC) de base aux États-Unis débute à environ 0,2 %, contre 1,2 % au Canada. Même si les prochains rapports sur l’inflation pourraient modifier ces tendances, le Canada entame le troisième trimestre dans une position inflationniste nettement plus marquée.
Nous constatons également qu’une grande partie de l’écart entre l’inflation des services mesurée par l’IPC et celle mesurée par l’indice des prix des dépenses personnelles de consommation (DPC) s’explique par une seule catégorie : les services financiers. Cette composante explique la quasi-totalité de l’écart, car elle a plus de poids dans les calculs des DPC en raison de son évaluation à la valeur de marché. Son exclusion permettrait sans doute d’obtenir un portrait plus précis de l’inflation sous-jacente des services aux États-Unis. À notre avis, le groupe de travail sur les données de la Fed devrait parvenir à une conclusion similaire.
D’une manière plus générale, la situation économique actuelle ne laisse pas entrevoir de pressions inflationnistes fondamentales du côté de la demande. La croissance de la consommation reste modeste et inférieure à celle de la productivité, tandis que les coûts salariaux unitaires évoluent à un rythme inférieur à 1 %. La forte dynamique de l’offre stimule les marges bénéficiaires des entreprises et soutient les marchés boursiers, sans pour autant entraîner une hausse excessive des dépenses de consommation. La croissance de l’offre et de la demande reste globalement équilibrée.
Nous nous interrogeons donc sur la justification d’une hausse du taux directeur si la reflation est principalement tirée par l’offre, d’autant plus que l’inflation hors énergie semble appelée à baisser. Il est important de noter que les anticipations d’inflation ont considérablement baissé sous la direction de M. Warsh, malgré les risques liés à la guerre pesant sur les prix du pétrole. Cela suggère qu’il a réussi à ancrer les attentes. Par conséquent, nous restons d’avis que la décision de la Fed était justifiée, malgré les anticipations du marché concernant une éventuelle hausse des taux. L’inflation actuelle peut sembler élevée, mais elle ne constitue pas nécessairement un indicateur fiable de l’inflation future lorsqu’elle est largement influencée par des facteurs temporaires et non fondamentaux.