Le silence est l’ennemi juré de la durabilité
Le silence des sociétés et des investisseurs sur les questions climatiques et de durabilité donne l’impression, très dangereuse, que ces domaines perdent de leur importance, alors qu’ils sont plus que jamais nécessaires pour opérer de réels changements économiques.
Par Monika Freyman, CFA, vice-présidente, Investissement durable
Les dirigeants d’entreprises et d’institutions financières ainsi que les décideurs politiques se trouvent à un point de basculement. Leur récent mutisme sur la question de la durabilité et le recul des engagements pris par les institutions ne constituent pas un simple virage neutre : il s’agit d’un risque stratégique. Ce silence affaiblit les signaux envoyés par les politiques, ralentit les progrès, en plus de fragiliser les capacités et les ressources, compromettant ainsi l’écosystème de la finance durable, qui constitue le fondement de la stabilité économique à long terme.
Au sein des comités et des conseils d’administration, on observe une tendance au recul. Les actionnaires posent moins de questions sur les risques climatiques, les investissements destinés à l’efficacité énergétique et à la transition climatique sont reportés, les budgets et les ressources consacrés à la durabilité diminuent, tandis que les professionnels du climat et du développement durable en début de carrière s’interrogent sur l’avenir de leur secteur. Ce repli survient à un moment où les données, les normes et les infrastructures du marché en matière de durabilité ont atteint leur maturité et commencent à susciter de réels changements sur le terrain.
À l’aube d’un grand changement
La finance durable a fortement évolué au cours des deux dernières décennies. Les ensembles de données destinées aux investisseurs, les processus de recherche et la théorie du portefeuille permettent désormais de tenir compte plus efficacement des risques et des occasions liés à la durabilité et au climat, tant sur le plan systémique qu’au niveau des entreprises. Lorsque l’on prend conscience de la dépendance de notre économie à l’égard de systèmes naturels fragiles, sept des neuf limites planétaires étant aujourd’hui menacées, on ne peut plus l’ignorer.
Ce domaine atteint également un nouveau niveau de crédibilité. Les indicateurs de durabilité propres à chaque secteur, initialement définis par le Sustainability Accounting Standards Board (SASB), sont désormais en voie de devenir obligatoires, ce qui permettra de disposer de données comparables et de grande qualité, que les investisseurs réclament depuis longtemps.
Les réseaux mondiaux d’investisseurs, les organismes de défense des droits de la personne et de lutte contre le changement climatique, les agences de normalisation, les prestataires de services de deuxième opinion de tiers (DOT), les auditeurs, les programmes universitaires, ainsi que les centres de recherche spécialisés et les parcours professionnels ont également connu un essor considérable. Ces évolutions ont contribué à ce qui suit :
- Obligations vertes, sociales et durables totalisant 5 000 milliards $ et mobilisant des capitaux en faveur de projets d’efficacité énergétique, d’énergies renouvelables, d’infrastructures hydrauliques, de logements abordables et bien plus.1
- Croissance de 45 % des fonds d’investissement durables destinés au grand public au cours des cinq dernières années, pour atteindre 4 800 milliards $2.
- Élaboration de plus de 50 taxonomies climatiques nationales, y compris les premières étapes de la mise au point (enfin) de celle du Canada dans le cadre de l’initiative Parcours des entreprises de demain3.
- Part de 25 % des ventes mondiales de véhicules électriques et de 40 % des ventes de bus électriques témoignant d’une forte adoption, malgré les résistances des économies développées et des constructeurs automobiles4.
- Investissement record de 386 milliards de dollars dans les énergies renouvelables au premier semestre 2025, soit une hausse de 10 % par rapport à l’année précédente, malgré une incertitude politique croissante5.
- Forte présence des énergies renouvelables, même dans des régions comme le Texas. Avec la flambée des prix du pétrole, les régions et les économies qui ont misé sur une composition énergétique plus diversifiée se trouvent désormais en meilleure posture. Par exemple, plus de 20 États américains disposent désormais d’une capacité en énergies renouvelables représentant plus de 30 % de leur capacité énergétique totale, y compris dans des régions traditionnellement liées au pétrole, comme le Texas6.
La liste est longue.
Il ne s’agit pas d’une tendance marginale. On assiste plutôt à un changement structurel sur les marchés financiers.
Lorsque les dirigeants se taisent, cela signifie que cet écosystème n’a plus d’importance et que la durabilité est perçue comme facultative ou en perte de vitesse. Ce n’est pas du tout le cas et le travail se poursuit à l’échelle mondiale avec un élan considérable. Le silence peut toutefois faire naître le doute, affaiblir le soutien de l’opinion publique et les mesures d’incitation, en plus de servir de prétexte à ceux qui cherchent à faire reculer les acquis.
L’importance d’assumer nos propres erreurs
Si une partie de cette opposition s’explique par la résistance du statu quo au changement, une autre s’avère justifiée. Les professionnels du développement durable doivent tirer des leçons du passé et éviter de reproduire les erreurs suivantes :
- Promesses excessives : Trop d’objectifs « écologiques » ont été présentés comme des victoires faciles, plutôt que comme des transitions à long terme nécessitant de la patience, des ressources et des compromis.
- Impatience : Il a fallu des décennies pour que le PIB devienne un indicateur de référence. Les données relatives à la durabilité méritent qu’on leur accorde le même temps.
- Piège de la perfection : Les détracteurs rejettent les données relatives à la durabilité sous prétexte qu’elles sont imparfaites, alors même que les marchés financiers fonctionnent couramment sur la base d’information incomplète.
- Surcharge d’acronymes : Si le grand public ne comprend pas un terme lié à la durabilité ou à un fonds d’investissement, c’est que nous avons échoué à l’expliquer. Un langage plus clair renforce la durabilité des politiques et la confiance à leur égard.
- Incohérence des incitatifs : Les gestionnaires de portefeuille et les dirigeants d’entreprise sont souvent récompensés avant tout pour leurs résultats à court terme, alors que les effets des initiatives en matière de durabilité ne se concrétisent qu’au fil des ans. Les structures incitatives doivent évoluer pour tenir compte de cette réalité et de la complexité que représente la poursuite simultanée des ambitions de durabilité et des objectifs financiers.
Nous devons faire mieux, sans toutefois perdre notre élan.
Le moment est venu de prendre parole — le silence n’est plus d’or
Les investisseurs doivent continuer à expliquer en quoi la durabilité est au cœur de l’obligation fiduciaire, de la gestion des risques et de la création de valeur. Les dirigeants d’entreprise doivent réaffirmer que la planification de la transition et de la durabilité n’est pas une simple opération de marketing, mais bien une question stratégique.
À l’heure actuelle, les voix les plus fortes sont celles de ceux qui s’opposent au changement. Si les dirigeants qui comprennent les enjeux économiques, écologiques et sociétaux demeurent silencieux, nous risquons de perdre les systèmes qui rendent nos marchés véritablement plus résilients et qui servent les intérêts des communautés, plutôt que l’inverse. Le prix du silence est trop élevé, tant pour les marchés financiers que pour l’élaboration des politiques et pour les générations futures.
La version longue de cet article a d’abord été publiée dans le bulletin du site web de Clean50.
[3] https://www.businessfuturepathways.ca/fr/accueil/
[4] https://theicct.org/pr-vision-2050-update-on-the-global-zev-transition-in-2025/ et https://about.bnef.com/insights/clean-transport/electric-vehicle-outlook/#overview
[5] https://rmi.org/the-state-of-utility-planning-2025-q4/
[6]https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_U.S._states_by_renewable_electricity_production